Carson McCullers est une écrivaine américaine du XXe siècle. Autrice de huit romans, dont le premier publié à 23 ans, elle a marqué la littérature américaine. Retour sur une écrivaine qui savait mieux que quiconque raconter la communauté noire vivant sous le régime ségrégationniste.

Raconter le Sud de l’Amérique profonde
Née à Colombus, en Géorgie et vivant dans une petite ville du « Deep South » , Sud profond de moins de 30 000 habitants, Lula Carson McCullers (1917 -1967) grandit dans une Amérique ségrégationniste marquée par les lois Jim Crow. Lula Carson, qui se fera appelé seulement Carson à l’âge de 13 ans, évolue dans un univers où les filatures de coton font vivre la région, et où les visages sont marqués par la faim, la solitude et la pauvreté.
Menant une relation contrariée avec le Sud des États-Unis, Carson McCullers, consciente d’être née de la « bonne couleur » déclare dans son essai Un rêve qui s’épanouit :
« L’action de mes livres se situera probablement toujours dans le Sud, il sera toujours ma patrie. J’aime la voix des noirs – comme le flot sombre d’un fleuve. Chaque fois que j’y vais, je comprends par mes souvenirs et par la lecture des journaux, que là réside toujours ma réalité. »
L’écrivaine se veut pionnière dans cette façon d’observer et de dénoncer les inégalités raciales. Elle rejette le racisme omniprésent, avec une lucidité rare pour une jeune femme blanche des années 1930. C’est dans ce contexte qu’elle écrit son premier roman: Le coeur est un chasseur solitaire en 1940, à l’âge de 23 ans. Dans celui-ci, c’est le personnage du Dr Copeland, médecin noir, qui est isolé et méprisé par la communauté blanche, malgré son intelligence et sa dignité. Reflets dans un oeil d’or est le roman où le Sud des États-Unis s’illustre comme un lieu d’écrasement social pour la communauté noire.
Richard Wright, romancier américain saluera d’ailleurs la justesse de l’écrivaine, à raconter ces vies meurtries: « Ce qui m’impressionne le plus dans Le coeur est un chasseur solitaire est cet étonnant sens de l’humain, qui permet à un écrivain blanc, pour la première fois dans la littérature du Sud, de mettre en scène des personnages noirs, avec la même simplicité et la même justesse que ceux de sa propre race. Ce n’est pas seulement une question de style ou de position politique. Cela prend sa source dans une attitude devant la vie, qui donne à Miss McCullers la possibilité d’échapper aux pressions de son environnement pour rassembler les hommes, blancs comme noirs, dans une même compréhension et une même tendresse. »

Solitude et marginalité
Carson McCullers, incarne dans son écriture ce qu’elle est : singulière, androgyne, jeune fille pour la vie. Ses romans explorent la solitude, le mal-être, la différence, en mettant toujours en scène des personnages marginaux, solitaires, écorchés, luttant tous plus ou moins contre la solitude. Leurs caractéristiques sont proches du « freak » (Tod Browning) : sourds-muets, ivrognes, personnages difformes ou androgynes…Tant de personnages qui reflètent la propre identité de l’écrivaine : une femme à la silhouette frêle et à la santé fragile, mais habitée par une simplicité, une empathie profonde pour ceux que la société tient à distance.
Bien que son oeuvre ne s’inscrive pas précisément dans un genre littéraire, ses ouvrages se caractérisent par une représentation du Sud marquée par un climat d’oppression et des personnages inspirant la peur ou le malaise, qui se rapprochent du courant littéraire des années 1920: « Southern Gothic » dans le Sud des États-Unis.
Entre alcool, douleur et solitude
Si ses personnages semblent torturés, c’est peut-être parce que la vie de Carson McCullers, fut elle-même marquée par par des tourments. Elle épouse le soldat et écrivain « râté » Reeves McCullers. Mais, leur relation passionnée et destructrice les font sombrer, ensemble, dans les pleurs et l’alcool. Reeves McCullers mettra fin à ses jours. L’écrivaine semble également refouler une attirance envers des femmes plus âgées et inaccessibles. La vie de McCullers a a nourri son oeuvre et se retrouve dans ses récits : l’amour impossible, la solitude des sentiments…
L’écrivaine sombre à la trentaine, dans un alcoolisme sévère pour anesthésier la douleur liée à ses problèmes de santé, mais également pour écrire. Sa santé décline, mais son alcoolisme n’éteint jamais sa lucidité littéraire.D’ailleurs, dans ses récits, c’est toujours à l’endroit où l’alcool se consomme, que ses personnages font communauté. (cf : Le coeur est un chasseur solitaire, La ballade du café triste).
Lire Carson McCullers, c’est rentrer dans une intimité forte, c’est lire l’une des voix les plus justes pour dire les êtres que l’Amérique a longtemps refusé de voir.


