Retour sur 5 cinéastes turcs qui ont marqué les esprits

·

·

De la colère d’un été dans Mustang à la solitude glacée de About Dry Grasses, le cinéma turc continue de surprendre. Cinq cinéastes, cinq regards, et une même urgence : raconter un pays qui change, sans chercher à le rendre plus beau qu’il n’est.

Zeki Demirkubuz, figure tutélaire du cinéma d’auteur turc, revient avec Hayat (2023). Le film suit Hicran, une jeune femme mariée de force, qui s’enfuit à Istanbul pour échapper à un destin imposé. Riza, son mari, part à sa recherche, embarqué malgré lui dans un voyage intérieur où se mêlent culpabilité et solitude. Fidèle à son style épuré, Demirkubuz filme l’errance et la misère morale avec une lenteur hypnotique. Ici, les silences comptent plus que les mots, et la compassion naît de l’absence.

Huit ans plus tôt, Mustang (2015) de Deniz Gamze Ergüven révélait au monde un autre visage du pays. Cinq sœurs adolescentes, punies pour avoir simplement ri avec des garçons, se retrouvent enfermées dans leur maison transformée en prison. Mais cette claustration devient peu à peu un cri de liberté. Porté par une énergie solaire et une rage douce, le film a marqué toute une génération et a ouvert la voie à une parole féminine nouvelle dans le cinéma turc.

Dans un registre plus politique, Burning Days (Kurak Günler, 2022) d’Emin Alper plonge dans une petite ville anatolienne où un jeune procureur découvre un réseau de corruption et de secrets enfouis. Entre thriller et parabole sociale, le film explore la violence d’un système qui dévore les consciences. Alper filme la boue, la poussière, les regards fermés — tout ce qui, peu à peu, étouffe. Son cinéma parle de pouvoir, de désir, de peur, avec une précision chirurgicale.

Avec Yurt (2023), Nehir Tuna explore la jeunesse turque sans clichés ni grands discours. Son héros, envoyé dans un internat religieux, découvre un univers rigide où l’obéissance vaut plus que la pensée. Pas de drame appuyé ni de morale : juste une atmosphère lourde, des visages fermés, et ce moment précis où un adolescent comprend qu’il doit choisir entre se taire ou devenir lui-même. Un film discret, mais bouleversant de sincérité.

Avec Nuri Bilge Ceylan, le cinéma turc atteint une forme de méditation. Dans About Dry Grasses (2023), il suit un jeune professeur perdu dans la neige d’Anatolie, prisonnier de sa désillusion. Ceylan filme les silences, la lumière, les visages comme des paysages intérieurs. Son cinéma parle du doute, de la solitude et de ce qui reste quand les mots ne suffisent plus.

Ces cinq cinéastes ont, chacun à leur manière, laissé une trace durable. Leurs films ne cherchent pas à séduire, ils invitent à regarder autrement : la société, les autres, soi-même. Ce sont des œuvres qui continuent de travailler la mémoire, discrètement, comme un écho qu’on n’arrive pas tout à fait à faire taire.