Philippe Jaenada, le flic de la littérature française

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Le romancier-enquêteur s’est fait en 17 ouvrages une place particulière sur la scène littéraire française, devenant l’un de ses auteurs les plus prolifiques et les plus reconnus. Son choix d’écrire à partir de faits divers réels et la qualité d’un style plein d’humour et de digressions maîtrisées plaisent au public français.

Il est difficile de définir le genre de livres qu’écrit Philippe Jaenada. Il fait partie de ces auteurs qui ne rentrent pas dans les cases traditionnelles du roman, de la fiction, des bio et autobiographies, des drames, de la comédie. Lui traite de tout cela à la fois ; il a fait le choix, après quelques premiers ouvrages inspirés de sa vie de jeune adulte en errance entre les us et les coutumes de Paris, d’écrire des livres à partir de faits divers réels. Le premier du genre est Sulak, en 2013, récit de la vie du fameux braqueur Bruno Sulak, figure populaire de la fin du XXème siècle, sorte de Robin des bois des temps modernes, chantre de la non-violence et de la répartition des richesses. Cette biographie romancée est politique ; l’auteur y démonte la version policière de la mort de Sulak en 1985, et accuse à demi-mots les gardiens de la prison de Fleury-Mérogis de l’avoir battu à mort, sur ordre du pouvoir effrayé par l’icône de liberté que représentait Sulak. Ce livre est la première pierre de l’édifice Jaenada tel qu’on le connaît aujourd’hui.

Bruno Sulak.

Fort du succès de cet ouvrage, l’auteur décide de consacrer la suite de son œuvre uniquement à la réécriture et à l’analyse de légendes criminelles françaises. Ces histoires ont toujours fasciné les masses ; elles représentent la part de mystère de nos sociétés et permettent de maintenir une ambiguïté entre le rationnel et l’irrationnel. Il y a alors toute la place pour s’en saisir et en faire des ouvrages d’encre et de papier, qui trouveront probablement lecteurs sans difficulté. Mais Jaenada n’est pas juste un écrivain qui a trouvé le bon filon. À chaque nouvelle publication, il peaufine un style particulier, très reconnaissable. Ses romans débutent toujours par le détail du lieu et de l’état d’esprit dans lequel il se trouve dans les premières heures de rédaction de son enquête. Plein d’autodérision et de critique sur la vie de nanti qu’il peut mener grâce à la vente de ses livres, il pose les bases de ce qui s’avère à chaque fois être un travail titanesque. En effet, ses récits sont le fruit d’un travail de recherche très développé : archives de la presse, informateurs de la police, fonds des bibliothèques nationales … Jaenada développe ses techniques, modifie le nom de ses sources, et arrive toujours à des résultats très bien ficelés.  

Ce zèle a mené en 2022 à faire voler en éclat le rôle de témoin neutre, de simple conteur qu’il affichait jusque-là, avec la publication de Sans preuve et sans aveu. Ce livre est un pamphlet clamant l’innocence d’Alain Laprie, un monsieur-tout-le-monde condamné à des décennies de prison dans les années 2010 pour le meurtre de sa tante. Fidèle à ses techniques, Jaenada y décortique les moindres détails du dossier d’instruction judiciaire, interroge les témoins, la famille et bon nombre de personnes qui ont gravité autour de l’affaire, pour finir par se faire l’opinion que Laprie est innocent, et sans s’empêcher de l’écrire ensuite noir sur blanc.

Avant cela, c’est un autre ouvrage qui a fait décoller sa notoriété : La serpe (2017), qui est sans doute aujourd’hui l’exemple typique du roman-enquête français. Jaenada tente d’y résoudre l’affaire non élucidée d’un triple meurtre qui a eu lieu dans un château du Périgord pendant la Seconde guerre mondiale. En deux volumes et plus de 700 pages, il montre toute l’étendue de son talent, et caractérise son style : parenthèses enchâssées à n’en plus finir, humour noir, critique des thèses officielles. La serpe lui sert de valeur de référence, et il applique après cela cette recette magique à tout son travail. Suivent alors Au printemps des monstres (2021, affaire de la disparition de Luc Taron), Sans preuve et sans aveu, et dernièrement La désinvolture est une bien belle chose (août 2024). 

Cette dernière sortie, un ton plus sensible, traite du suicide en 1953 de Jacqueline Harispe, une jeune femme qui vivait de bohême et de d’aventures dans le quartier poétiquement immortel de Saint-Germain-des-Prés. Jaenada, en lieu et place de ses habituels tueurs en série et autres sociopathes, nous fait le récit d’une bande d’amis marquée par la guerre et l’abandon, à qui il ne reste plus que les uns pour les autres et la chaleur des bistrots. Comme un bon résumé de l’œuvre -et du personnage- de Philippe Jaenada.