« L’étranger », brûlant noir et blanc

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L’adaptation du roman d’Albert Camus est dans les salles de cinéma depuis le 29 octobre. François Ozon livre un film sobre et épuré, fidèle à l’esprit de l’œuvre originale.

François Ozon a fait le choix du noir et blanc comme d’un manifeste. Plus qu’un procédé technique, c’est une manière dans L’étranger d’épouser l’esprit du roman de Camus, d’en retrouver la neutralité et cette lumière éteinte qui baigne la conscience de Meursault. Le film avance dans une atmosphère lente, brumeuse, où les contrastes forment un gris continu, ni dramatique ni spectaculaire. Pendant deux heures, l’image traduit parfaitement l’absence d’affect du personnage principal.

Benjamin Voisin incarne Meursault avec une retenue qui fonctionne pleinement dans les trois premiers quarts du film. Muet ou presque, il donne à voir un corps présent mais désintéressé, un regard vide qui ne fait que ça, regarder. Tant que l’action demeure minimale, tant que l’existence se déroule sans aspérité, et tant que devant la caméra, la Méditerranée est calme, son jeu colle bien à l’esprit camusien. Mais lorsque le récit s’agite, au moment du meurtre et de l’emprisonnement puis du procès, sa performance prouve des limites : la tension monte, mais son interprétation ne suit pas tout à fait, moins habitée, moins juste dans ces instants où Meursault est soudain traversé par ce qu’il refusait jusque-là d’affronter.

Rebecca Marder et Benjamin Voisin incarnent Marie Cardona et Meursault

À ses côtés, les seconds rôles tiennent solidement l’ensemble. Leur présence apporte les variations émotionnelles que Meursault ignore : inquiétude, compassion, colère, tous ces mouvements humains qui soulignent en contraste sa distance personnelle. Rebecca Marder se sort particulièrement bien d’un casting à 99% masculin et des rôles qui ne challengent que très peu leurs interprètes.

Reste à la fin la beauté de la photographie, travaillée en nuances infinies de gris, parfois presque documentaire, souvent poétique. Cette élégance fixe le film dans un entre-deux : un monde réel mais sans dimension, vu à travers la conscience morte de Meursault. C’est là que réside la réussite du film, s’il en faut : dans cette esthétique qui, plus que le récit, dit la solitude intérieure du personnage.