Des problématiques personnelles à résoudre, des coachings, des prétendants et des tentations : La Villa des cœurs brisés est ce qui se fait de mieux en France en termes de téléréalité dating. C’est aussi un programme aux biais misogynes dangereux pourtant suivi par près d’un demi-million de personnes.
Le 6 novembre dernier, la chaîne TFX diffusait le 65e et dernier épisode de la dixième saison de La Villa des cœurs brisés, une des émissions phares de la téléréalité française. Après quelques années compliquées, les audiences battent des records et le programme affiche des pics à 400 000 téléspectateurs. Dans ce programme de dating, une douzaine de candidats sont enfermés dans une luxueuse villa, généralement à Bali, et cherchent à trouver l’amour. Le but de l’émission : régler sa « problématique » pour se relever plus fort et aller de l’avant, grâce aux conseils et coachings de Lucie, la psychologue du programme. Les problématiques varient entre « je suis toxique en amour », « je sabote toutes mes relations », « je ne m’aime pas » et d’autres. Pour mettre en pratique leur apprentissage, les candidats rencontrent des « prétendants » ou sont testés à travers des « soirées tentation ». Derrière un faux progressisme incarné par la figure de la psychologue, La Villa des cœurs brisés est marquée par de nombreux travers : promotion de valeurs conservatrices, culture du viol et biais misogynes. Le tout suivi religieusement par presque un demi-million de personnes, en majorité âgées de moins de 25 ans.
Tout pour l’attention de « l’homme capable »
Ces maux, la journaliste Constance Vilanova les a longuement étudiés dans son livre Vivre pour les caméras. Par son identité même, ce genre d’émission place la conjugalité au centre de tout. Pourtant, les relations qui y sont mises en scène ne sont jamais construites sur un principe d’égalité. « Tandis que la candidate est passive, dans l’attente, le candidat, lui, est dans l’action : il chasse, séduit, élabore des stratégies. » écrit la journaliste. Dans la majorité des cas, la femme tolère et pardonne incessamment la tromperie dans le but de correspondre à cette figure de « l’Élue », celle qui parviendra à changer le « bad boy » en « père de famille ». Puisque c’est bien là l’objectif que les candidats – et en majorité les candidates – affichent au début de l’émission : fonder un foyer, se marier, devenir mère. Ce rapport à la conjugalité s’associe ainsi à un retour aux valeurs traditionnelles et patriarcales. Comme si ces statuts donnaient toute leur importance aux femmes. Parallèlement, le terme « d’homme capable » est régulièrement mis en avant, soit dans le type de partenaire que les candidates recherchent, soit – plus rarement – dans un idéal à atteindre pour les hommes à travers leur propre développement personnel.
Femmes rivales et hystériques
Parallèlement, ces émissions cherchant à faire le plus d’audience possible, se basent sur des scénarios type télénovelas : toutes les réactions sont décuplées, dramatisées. Ce qui est aussi le cas des relations entre les candidats qui doivent être mises en scène comme explosives, et passionnelles. Cette quête acharnée du spectaculaire a favorisé la romantisation de l’amour passionnel et donc de la banalisation de toutes les violences qu’il implique. Lorsque les couples explosent, n’arrivant plus à supporter mentalement ces relations malsaines, la réception des réactions des candidats varie drastiquement en fonction de leur sexe. Dans La Villa des cœurs brisés, un homme qui agit spontanément, se montre violent verbalement avec sa compagne, est instantanément excusé par la coach ou le public. Ce dernier apprendrait à gérer ses émotions, et évidemment, la route est longue. Au contraire, lorsqu’une femme réagit impulsivement ou prend la parole pour dénoncer un comportement abusif, le public ou les autres candidats affirment qu’elle est « hystérique » ou qu’elle « cherche le buzz ». Les femmes jouent le rôle de mauvaises victimes, car candidates de téléréalité.
Et si le public comme les candidats masculins participent à stigmatiser les candidates, le dispositif même de l’émission force ces dernières à se retourner les unes contre les autres. Puisque, « contrairement aux hommes, une femme célibataire ne peut pas exister dans un programme » explique Constance Vilanova, tout est mis en place pour favoriser la construction de rivalités féminines. Deux femmes, amies ou non, se disputant le même homme est un scénario récurrent des émissions. Ce dernier perpétue des clichés misogynes selon lesquels une femme serait mue par ses instincts sexuels ou émotionnels, mais surtout selon lequel elle n’existerait qu’à travers sa relation ou l’association à un homme. Au point d’être prête à se battre avec ses semblables pour l’obtenir.
Toxicité prouvée mais toujours programmée
Si ces émissions véhiculent des idées misogynes, il est nécessaire d’interroger l’impact que ces programmes ont chez les plus jeunes, alors que de nombreuses enquêtes s’inquiètent d’une augmentation du sexisme chez les moins de 25 ans. A la fin de son ouvrage, Constance Vilanova conclut : « Dans leur dispositif même, ces programmes ont favorisé la légitimation de la culture du viol. En les regardant, en suivant les profils des candidats sur les réseaux sociaux, les adolescents et adolescentes ont intériorisé que virilité rime avec misogynie, que l’impunité protégera toujours les agresseurs et que parler quand on est victime, c’est être ostracisé. » Et bien que le Haut Conseil à l’égalité ait dénoncé la toxicité de ces diffusions dans son État des lieux du sexisme en France en 2020, ces dernières continuent d’apparaître sur les écrans chaque année, perpétuant les mêmes idées dangereuses.


