Alice Diop et le « Voyage de la Vénus noire »

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Propulsée sur la scène internationale avec son premier film Saint Omer en 2022, Alice Diop est aujourd’hui une des plus belles voix du cinéma français. Pour la première fois, la cinéaste s’essaie au théâtre à travers un célèbre texte de Robin Coste Lewis, Le Voyage de la Vénus noire. Portrait.

En novembre 2013, une femme abandonne sa fille de quinze mois sur une plage de Berck-sur-Mer. Elle la dépose à la mer. Trois ans plus tard, Alice Diop assiste au procès de l’infanticide. Au moment de la plaidoirie de l’avocate, elle fond en larmes. Comme de nombreuses femmes dans la salle. Elle s’est sentie concernée par le récit de cette Médée contemporaine, sur laquelle la presse a projeté de nombreuses théories fantasmées. Pour elle, cette histoire interroge des questions universelles, un rapport à la maternité, à sa position même de femme. La cinéaste décide d’adapter cette histoire à l’écran, c’est sa première œuvre de fiction.Saint Omer est un film d’une puissance rare, dramatique et infiniment humain. Un film qui laisse ses marques chez ceux qui le voient, mais surtout chez celle qui en est à l’origine. Saint Omer remporte le Grand Prix du jury et le Prix du Premier film à la Mostra de Venise, mais aussi le César du Premier film. Alice Diop se retrouve propulsée à l’internationale. Elle l’avoue quelques années plus tard, se remettre de ce film fut une épreuve. « Les films qui me réparent, ce sont les films que je fais. Je les fais dans un soin à moi-même et dans une volonté de donner une forme à ma colère, à ma révolte. » explique la cinéaste dans un entretien pour Trois Couleurs en 2023.

C’est par le documentaire qu’Alice Diop commence sa carrière. L’outil le plus efficace, le plus explicite. En 2005, elle imagine La Tour du monde, et retourne dans son quartier d’enfance à Aulnay-sous-Bois y filmer la diversité culturelle. Plusieurs documentaires suivront, dont Vers la tendresse, dans lequel elle questionne des hommes de quartiers sur leur rapport à leur vie amoureuse ou sexuelle. Lors de la cérémonie des César, elle dédie le film aux victimes de violences policières, à Zyed et Bouna, Théo et Adama Traoré alors qu’elle remporte la statuette pour le Meilleur court métrage. Consciente de la stigmatisation des habitants de quartiers populaires, Diop crée en 2020 la Cinémathèque idéale des banlieues du monde, dont l’objectif est de mettre en lumière les récits des habitants et visibiliser les productions audiovisuelles issues des banlieues.

« Ni de passage, ni un effet de mode. »

L’œuvre de la cinéaste franco-sénégalaise est marquée par cet engagement. « On ne sera ni de passage, ni un effet de mode. » prononce-t-elle lors de son discours au César en 2023. Sur la scène de la Mostra de Venise en 2022, ce sont les mots de la poétesse américaine Audre Lorde qu’elle emprunte : « Mes silences ne m’avaient pas protégée. Votre silence ne vous protégera pas non plus. » Si bien que les médias français ont longtemps cherché à enfermer Alice Diop dans cette position, celle de la cinéaste noire. Celle qui devait se prononcer sur tous les maux et travers de la société, ressasser son expérience, ses propres traumatismes d’un parcours marqué par le racisme et la misogynie. Alice Diop s’est alors peu à peu effacée, son visage s’est fait de plus en plus rare sur les pages des magazines. Jusqu’à ce nouveau projet théâtral. 

C’est en 2015 que Robin Coste Lewis fait paraître son recueil Voyage of the Sable Venus and Other poems aux États-Unis. Il faut attendre dix ans pour que le livre soit traduit en français. Dans les couloirs nocturnes d’un musée, une femme cherche les traces effacées du corps noir féminin. Ce long poème se lit comme une révolte contre le regard occidental, un appel à déclencher sa propre révolution, à voir différemment le monde qui nous entoure, à s’armer de nouveaux yeux. Dans le recueil, un poème éponyme énumère tous les titres, tous les cartels – trop peu nombreux – qui évoquent la présence du corps d’une femme noire dans une œuvre depuis l’Antiquité. Ce recueil inspire d’abord un court-métrage à Alice Diop, Fragments for Venus. Mais aussi sa première pièce de théâtre. Elle le convoque au plateau en novembre à la MC93, dans le cadre du Festival d’Automne. Simplement assise derrière un bureau, Alice Diop lit les mots salvateurs de Robin Coste Lewis. Diop a renoncé à la colère. Aujourd’hui, c’est une forme de sérénité qu’elle recherche.