Yukio Mishima, déchéant jusqu’à la mort

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Kimitake Hiraoka (平岡 公威, Hiraoka Kimitake) nom de plume Yukio Mishima (三島 由紀夫, Mishima Yukio), aurait soufflé ses 100 bougies cette année, le 14 janvier 1925. L’occasion de revenir sur celui qui considérait le décès comme le seul concept érotique existant.

Personnage aux multiples facettes, sa fascination pour la mort lui coûta la vie. Son écriture, emprunt de la modernité occidentale d’un Georges Bataille, du décadentisme d’un Joris-Karl Huysmans et du talent prématuré d’un Raymond Radiguet, laisse toutefois transparaître une profonde admiration pour la culture nippone traditionnelle, au point d’en devenir son exutoire : il se suicide par seppuku (rituel de suicide par éventration) le 25 novembre 1970, après l’échec d’un coup d’Etat organisé par sa milice, le Tatenokai (société du bouclier en français), nationalistes favorables à la restauration politique du pouvoir de l’empereur et son statut divin.

Écrivain, scénariste, acteur, Yukio Mishima jouit d’une activité littéraire abondante (50 romans, 40 pièces, des poèmes, des nouvelles, …) mais aussi d’un court métrage : Yûkoku ou Rites d’amour et de mort, inspiré de sa propre nouvelle Patriotisme parue en 1960, où il met en scène le hara-kiri (terme plus populaire que Seppuku) d’un lieutenant japonais et de sa femme, analysé ensuite comme l’anticipation de sa propre mort. Confessions d’un masque (1949) reste l’une de ces œuvres majeures, son premier succès auprès du grand public. C’est aussi une des seules traduites directement du japonais au français (10% de son catalogue), le reste provenant systématiquement d’une première transcription anglaise. Écrite à seulement 24 ans, elle évoque les traces de son homosexualité refoulée à cause d’un père militaire violent, et d’une grand-mère bercée par les codes de l’ère Meïji. L’ensemble de sa vie, de ses rencontres, de ses ouvrages est teinté d’érotisme, plus ou moins voyant, plus ou moins troublant (il raconte dans Confessions d’un masque qu’il découvre la masturbation à 12 ans, décrit son pénis comme un “jouet” qui “levait sa tête vers la mort, la mort, la mort”). 

Mishima décide de se mettre sérieusement au sport, au point d’entretenir un culte guerrier autour de son corps et de ses objectifs.
@ The Asahi Shimbun

Les descriptions minutieuses des personnages, de leurs attitudes et des lieux apportent au travail de l’écrivain une richesse lexicale et dense propre à son style à la fois médisant, et dithyrambique : lorsque Taeko Asano, héroïne principale de L’École de la Chair (1964), couturière de renom de l’aristocratie japonaise, se met à disséquer les tenues et mœurs du monde d’après-guerre qui l’entoure, son pessimisme s’exacerbe, s’extirpe de son esprit pour parvenir au lecteur, et dessine les contours d’une femme on ne peut plus méticuleuse, quasi sociopathe dans son rapport aux autres. Mishima confirme dans cet ouvrage, et dans la majorité de ses oeuvres parues dans les années 1960, sa haine de l’Occident, en particulier l’Amérique et ses alliés, dont leur position de dominant déshonore pour lui, la réputation ancestrale du Japon. Ses convictions nihilistes ont inspiré certaines mouvances marxistes étudiantes des années 1960, tout comme les milices fascistes et impérialistes, dont il a été membre et fondateur. Les dernières années de sa vie ont été consacrées à ses activités politiques, plus qu’à ses activités littéraires. Lorsqu’il séquestre le Général en chef des armées, il mobilise les troupes présentes dans la cour du ministère de la Défense, pour alarmer sur le déclin du Japon, et la disparition de son aura impériale d’avant-guerre. Personne ne l’écoute, il se ridiculise : mourir devient enfin une évidence. Certaines milices néo-fascistes célèbrent encore la mort de l’écrivain aujourd’hui, mais ces cercles restent minoritaires. 

Yukio Mishima lors de son discours devant l’armée nippone, le 25 novembre 1970 @ Jiji Press / AFP

L’image de Yukio Mishima dans la société japonaise s’euphémise, au point de devenir un “mec cool”, et d’oublier son suicide, souvent vu comme ringard. L’homme qu’il était n’a pas son école à proprement parler, mais compte bien surfer sur une nouvelle postérité pour redorer son image. 

Si vous voulez creuser davantage, le biopic de l’américain controversé Paul Schrader, Mishima (1982), est disponible sur la plateforme MUBI à l’occasion de l’anniversaire de sa naissance, une porte d’entrée dans son univers promptement violent et viriliste.