Sepideh Farsi : « Fatma Hassona devient un visage pour toutes les histoires palestiniennes »

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Début 2024, Sepideh Farsi entame sur WhatsApp une correspondance avec la photographe gazaouie Fatma Hassona, coincée dans l’enclave assiégée. Un an de discussion que la réalisatrice a mis à l’image dans son dernier film Put Your Soul on Your Hand and Walk. Un long métrage qu’elle dédie en grande partie à son interlocutrice assassinée avec sa famille dans un bombardement israélien le 16 avril 2025, le lendemain de la sélection du film à l’ACID, section parallèle du Festival de Cannes.

Comment vous est venue l’idée de faire ce film par correspondance  ? 

J’avais quitté la France pour aller au Caire avec l’idée de traverser le checkpoint de Rafah et entrer dans Gaza. Mais j’étais naïve. Après quelques jours au Caire, j’ai réalisé que c’était clairement impossible. J’ai commencé à filmer des réfugiés qui arrivaient de Gaza. Mais il me manquait une voix de l’intérieur. Une des personnes que je suivais m’a alors parlé de Fatma. La première idée, c’était que la personne m’envoie des images de Gaza. La bascule a eu lieu au moment de la première rencontre en ligne. Son témoignage, son visage, ça a été le déclic. Quand je l’ai vue, j’ai tout de suite qu’elle était extraordinaire. Il me semble que c’était réciproque. Dès le premier échange, on voit qu’il se passe quelque chose à l’image. À partir de la seconde conversation, je commence le montage et l’idée de faire ce film devient limpide. Bien entendu, je ne pouvais pas présager combien de temps on allait pouvoir communiquer, puisque chaque jour, pouvait être le dernier. La forme finale a donc émergé progressivement au cours de mes nombreuses heures de montage. Mais le fait qu’elle allait être au centre du film c’était clair dès le début.

Est ce que c’est ce genre de profil que vous cherchiez  ? 

Je n’étais pas forcément à la recherche d’une photojournaliste. Elle n’était pas journaliste, d’ailleurs, elle était photographe, écrivaine, , chanteuse. Elle avait différentes manières de s’exprimer. Elle avait toutefois cette détermination très journalistique de documenter le génocide en cours et l’occupation israélienne. Au départ, nous avons travaillé à partir de ces photos uniquement. Très vite, je me suis dit qu’il fallait aussi des vidéos, des moments de vie en mouvement. Ça a pris plusieurs mois avant qu’elle puisse faire cette vidéo sur laquelle le film se conclut. 

Quelles prédispositions prend-on dans un contexte où l’échange est barré par autant de contraintes   ?

Mon travail de réalisatrice est d’être au bon endroit pour tirer le meilleur du réel. Par moments, tout cela me dépassait, évidemment. La grande chance est d’avoir rencontrée une personne géniale comme Fatma. Mais en même temps, banale d’une certaine manière. La relation aurait pu se casser à tout moment. En dehors même du contexte militaire et de la fragilité de sa vie à laquelle on était toutes les deux tributaires, notre relation était obstruée par tous les problèmes de connexion. Des problèmes que je connais bien en tant qu’Iranienne. Il y avait déjà cette limite physique, l’impossibilité d’être sur place. Il fallait donc trouver un moyen de surmonter ces obstacles sinon il n’y aurait jamais eu de film. La réaction naturelle aurait été d’abandonner ce projet quand je me suis faite refoulée à la frontière avec Gaza. Mais tout ces écueils ont en réalité fait cristalliser quelque chose dans nos échanges. Ils les ont parfois sublimés mais ont aussi exacerbé beaucoup de sentiments. Put Your Soul On Your Hand And Walk déborde du cadre. Il n’y a qu’à voir l’effet qu’il produit sur les spectateurs. 

Fatma Hassona et Sepideh Farsi lors d’un appel Whatsapp

Votre film montre des visages pleins de vie, des sourires. Ce sont des images des Gazaouis que l’on voit assez peu.

Oui, absolument. Vous avez dit le peuple gazaoui, je dirais le peuple palestinien en général. Une partie de la déshumanisation et de la négation de l’identité palestinienne consiste à morceler leur territoire, en parlant de Cisjordanie, de Gaza, mais pas de Palestine comme une entité territoriale, nationale et politique. Les Gazaouis sont des Palestiniens qui ont été chassés de leurs villages et qui se sont retrouvés dans l’enclave. Pour revenir à votre question, j’ai choisi de laisser la violence de la guerre dans le hors-champ. Je ne la fais entendre à deux moments seulement dans le film, sur un écran noir, parce qu’il n’y avait aucune image qui pouvait illustrer l’horreur de ces déflagrations sonores que les Palestiniens vivent en permanence. Les seuls images qui nous parviennent de Gazaouis se résument aux corps déchiquetés, mutilés. Ils sont souvent sans identité, parce qu’on ne les reconnaît pas sur ces images et qu’on ne leur donne pas la tribune pour s’exprimer autrement. C’est cette déshumanisation qui m’a fait réaliser ce film. Il fallait que je me concentre sur un visage. Celui de Fatma devient celui de toutes les histoires palestiniennes. Ce sourire avec lequel elle exprime les pires horreurs qu’elle a pu traverser, dit tout de la résilience des Palestiniens et leur identité. Ce film était ma manière à moi de rendre à Fatma et aux Palestiniens cette humanité.

Avez-vous donné des consignes particulières à Fatma durant le film  ? 

Quand je l’ai rencontrée, elle ne faisait pas de vidéographie. Elle a donc commencé à en faire pour moi. Je lui ai dit ce dont j’avais besoin. D’abord, elle faisait des vidéos plutôt courtes, assez proches des gens, des plans serrés. Elle avait une certaine sérénité et sensibilité pour filmer les gens. J’ai essayé de la guider, et de lui donner des astuces pour qu’elle puisse être encore plus à l’aise. Je voulais un plan séquence long pour finir le film. Ça a pris plusieurs mois avant qu’on puisse y arriver. Une fois que j’ai reçu la vidéo, j’ai su que c’était la bonne.

Portrait de Fatma Hassona

Elle raconte souvent être confinée chez elle à cause du danger dans les rues de Gaza. Comment a t-elle vécu cet isolement forcé ? 

Lors d’une longue conversation que j’ai eu avec elle, elle m’a parlé de “dépressassion ». Au début, j’ai pensé qu’elle me parlait de dépression et ensuite quand elle décrit ce qu’elle ressent, on aurait dit qu’elle parlait plutôt de dissociation. C’était en réalité un mélange des deux. Et c’est à la faveur de cette discussion que je décide de lui parler du Covid et du confinement qu’elle avait vécu une première fois. J’ai été vraiment surprise par ce qu’elle m’a répondu. Le Covid, dans le monde entier, ou quasi, est considéré comme un des moments les plus durs que nous avons traversé. Elle en parlait comme un moment de bonheur. Elle en a un souvenir très léger, très humble. Elle dit qu’elle était heureuse.  On comprend alors toute la profondeur de cette tragédie qu’ils traversent où le COVID est relégué à un moment suspendu, presque joyeux.

Au tout début du film, Fatma explique qu’elle ne pouvait pas sortir durant les premiers mois à cause des snipers qui leur tiraient dessus. Durant ce laps de temps, il n’y a pratiquement aucune image envoyée vers l’extérieur. Les Palestiniens de Gaza, sont cloués dans leur maison. Ils ne peuvent même plus mettre un pieds dehors. Elle ne commence à photographier les événements post-7 octobre qu’à partir du mois de décembre 2023. C’est une fois dehors qu’elle a pu comprendre les sons qu’elle entendait pendant ces deux mois confinées. Elle a aussi pu constaté l’ampleur de la destruction qu’elle s’est mise à prendre en photo pour les documenter. C’est pour cette raison là d’ailleurs qu’on l’a assassinée.

J’ai appris que vous étiez déjà allé en Palestine, À Jérusalem-Est et à Rammalah. Quels souvenirs gardez vous de ces endroits ? 

Je me souviens surtout des checkpoints. Des checkpoints absolument partout. C’était hallucinant d’observer à quel point chaque déplacement requiert un effort incommensurable pour les Palestiniens. Et aujourd’hui la situation est encore bien pire qu’au moment de mon passage. Des Palestiniens, j’en ai côtoyé toute ma vie. L’image que j’ai d’eux est lumineuse, pleine de vie. C’est également celle de leur incroyable courage et la résistance avec laquelle ils sont nés.