Prix Roman des étudiants France Culture 2025: le top 5 des Incultes

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Depuis 2013, France Culture organise un prix littéraire où les étudiants élisent leur roman préféré parmi une sélection de cinq œuvres. Cette année, les votes en ligne sont ouverts du 17 au 30 novembre et le vainqueur sera annoncé la semaine du 8 décembre. En attendant, les incultes a établi son propre top 5.

5. Laura Vazquez, Les Forces

C’est un peu avec regret qu’on place ce roman ici. Il fallait bien un cinquième parmi cette belle sélection de France Culture. On suit l’itinéraire d’une jeune femme révoltée contre l’ordre social, lancée dans une odyssée fantastique à travers bars énigmatiques, maisons abandonnées et immeubles habités par toutes sortes de sectes. Un récit truffés de citations et d’interrogations sur la façon dont le monde façonne ses habitants. Le travers de ce roman, c’est d’être trop ambitieux jusqu’à devenir… simplement trop. A la croisée du roman d’apprentissage et de l’essai philosophique, Laura Vazquez s’empêtre parfois dans un style trop complexe pour balancer des idées finalement pauvres en réflexion, dans une morale presque redondante. Si la lecture est fastidieuse, surtout dans la première partie du roman, elle laisse des images marquantes pour nourrir des réflexions sur le capitalisme, sur la foi ou sur le conditionnement des individus. « De la même manière que nous pleurons nos morts, nous aimons nos frites » écrit-elle. L’auteure, au détour de formules bien écrites, convoque même un peu d’humour, ce qui allège la seconde moitié de son œuvre. Une œuvre qui mériterait de gagner en légèreté pour mieux atteindre son lecteur.

Laura Vazquez, Les Forces, 2025, Editions du sous-sol.

4. Grégory Le Floch, Peau d’ourse

Mont-Perdu n’a pas sa place dans son village archaïque des Pyrénées. Sa corpulence et son homosexualité font tâche au milieu de ce milieu traditionnaliste. Son lien si particulier avec la montagne est son unique échappatoire. Si bien qu’elle entame peu à peu une lente métamorphose en ourse. La montée en puissance et en beauté du roman se fait parallèlement à la transformation de Mont-Perdu. Grégory Le Floch joue habilement avec les niveaux de langages, passant des pensées crues d’une jeune lycéenne à la voix poétique du paysage montagneux jusqu’à mêler les deux. Dommage qu’il soit parfois un peu caricatural dans son approche du lesbianisme et de l’intimité d’une adolescente de seize ans ; peut-être n’est-il pas le mieux placé pour en parler. Malgré tout, l’auteur arrive à faire osciller le récit entre fantastique et réel, laissant planer un doute continu sur l’intrigue. Un beau voyage au cœur de la nature.

Grégory Le Floch, Peau d’ourse, 2025, Seuil.

3. Thibault Daelman, L’Entroubli

L’Entroubli est une autofiction poétique dans laquelle Thibault Daelman revient sur son enfance au sein d’un quartier populaire de Paris. Il y convoque des images fortes de sa jeunesse mais réussit à universaliser son expérience. Chacun y trouve des résonnances, grâce à la finesse avec laquelle les émotions sont retranscrites, sans être exagérées. Le lecteur se laisse porter par une narration fragmentaire, qui s’écoule comme on passe d’un jour à son lendemain. Au fil de ces souvenirs, on sent que quelque chose se forme en lui : une attention au monde, aux détails, aux sensations, qui finit par ouvrir la porte à l’écriture. Elle n’apparaît pas d’un coup, mais s’installe discrètement, presque naturellement. Ainsi Daelman est très convaincant, en transformant un matériau intime en un matériau littéraire vibrant. Son approche donne une profondeur inattendue à des scènes ordinaires et révèle une véritable maîtrise de la voix intérieure.

Thibault Daelman, L’Entroubli, 2025, Le Tripode.

2. Séphora Pondi, Avale

Quel premier roman ! La comédienne arrive à retranscrire dans les pages l’énergie qu’elle insuffle dans ses représentations sur scène. Dans le récit, le point de vue alterne entre celui de Tom, jeune homme de 29 ans qui s’est construit sur les rejets et les frustrations de son enfance, et celui de Lame, actrice à succès qui suit une thérapie pour calmer son eczéma et ses angoisses. On sait dès le début que ça finira mal. Et jusqu’à la fin, la langue crue de l’auteure, presque organique, tient le lecteur en haleine et s’amuse à le mettre mal à l’aise. Ces instants dérangeants, brillamment écrits, sont entrecoupés de moments d’introspection où Lame fait part de son inconfort face à la célébrité et aux regards braqués sur elle. N’y aurait-il pas une pointe d’autobiographie ici ? Ces passages sonnent juste, et Séphora Pondi réussit à exposer les troubles de l’intime et les afflictions de la génération millenial. Jusqu’à pousser le vice à son extrême. Avale est une lecture intense, du genre qu’on dévore en à peine une journée.

Séphora Pondi, Avale, 2025, Grasset.

1. Jakuta Alikavazovi, Au grand jamais

« Je sens ma personne s’alléger, flotter, comme si j’étais tout entière une fiction qui se dissipe. » Jakuta Alikavazovic interroge toutes les croyances sur lesquelles elle s’est construite, après le décès de sa mère qui ouvre le roman. Un peu à la manière d’Annie Ernaux dans Les Années, cet événement est le déclencheur d’un retour sur le passé et l’enfance. Le roman se déploie comme une enquête intime, où chaque souvenir, chaque récit familial est une pièce du puzzle à reconstituer. Une quête qui révèle la force de l’amour maternel et les tensions de l’héritage identitaire. Au grand jamais est composé dans une écriture fluide, presque poétique, qui suscite l’émotion avec douceur et qui porte autant l’ombre de la mère que de la Yougoslavie toutes deux disparues. L’autrice explore avec finesse la frontière trouble entre le réel et les récits que l’on se transmet, montrant comment une identité peut se bâtir sur des illusions devenues fondations. Un très beau roman sur la transmission, la filiation et la manière dont la réalité est tissée de fictions.

Jakuta Alikavazovic, Au grand jamais, 2025, Gallimard.