Documenter sa vie dans un jeu vidéo, le pari de la série La Vraie Vie

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Peut-on rester fidèle à la réalité lorsque l’on joue son quotidien dans un jeu vidéo ? C’est le défi dans lequel s’est retrouvé Victor Assié, interprétant son propre métier, comédien. 

Des jeux de role play, appelés également “Bac-à-Sable”, sont des modes de jeux développés par les joueurs dans des serveurs spécialisés, pour créer une simulation de la vraie vie, grâce à la mise en récit de personnages virtuels au sein de jeux existants. Les avatars travaillent – et travaillent encore – pendant leur journée, ont des interactions sociales, mais ne mangent et ne dorment jamais – sorte de dystopie de la vie réelle. Victor Assié, comédien plus connu pour ses rôles dans Scènes de ménages (Quentin à partir de 2009) ou dans une ancienne série Arte, Ad Vitam (2018), interprétant Théo Lusky, joue son propre rôle dans cette simulation issue du jeu Arma III (jeu de tir à la première personne sorti en 2013). Après plus de 500 heures passées à jouer, assisté par un caméraman in situ, Quentin L’Helgoualc’h, et par les réalisateurs Ekiem Barbier et Guilhem Causse (Knit’s Island est leur premier film de ce type), ils reprennent les moments forts pour dresser une série documentaire de cinq épisodes, à machinima : contraction de “machine” et de “cinéma” pour désigner ce genre hybride où des films sont créées à partir de captures d’écran de jeux en ligne. 

La part entre fiction et documentaire est intéressante à quantifier : comment annoncer cette série comme un documentaire, alors que la seule personne qui semble jouer son “propre rôle” soit Victor Assié – même si cela reste en ligne – et que le reste des personnages rencontrés sont gendarme, agent de sécurité, psychologue, ou encore producteur ? Tous défendent un intérêt commun : celui de leur monde, appelé “l’Île” tandis que le monde réel est appelé le “Continent”. Chacun met un point d’honneur à jouer son rôle, sans narration pré-établie, et ayant auto-déterminé les règles qui régissent leur société (à l’arrivée sur l’île, Victor a dû passer le code, puis le permis, pour ensuite aller à pôle emploi trouver du travail). Pourquoi vouloir reproduire des codes similaires à la réalité, en montrant tout de même une réticence face aux moeurs auxquels les joueurs sont confrontés dans la vie quotidienne ? 

L’Avatar de Victor Assié (à gauche) et celui de Tom Zavallo (à droite), sur une des nombreuses plages de l’île. © Arte, Les Films Invisibles – La Vraie Vie

C’est au fil de son aventure que le comédien répond aux questions qu’il se pose dès son arrivée, et plus il se laisse porter par le jeu, plus il crée de l’intimité avec certains avatars de l’île. Lorsqu’il rencontre un psychologue, nommé Tom Zavallo, il se met à avoir rapidement une discussion profonde sur sa vie dans le jeu, mais aussi dans la réalité. Plus tard, Tom lui avoue également qu’il est manager de grande surface, et vont se retrouver à imiter dans le jeu, sa démission auprès d’un boss antipathique, simulation de sa propre existence. Entre-temps, il change sa casquette de comédien pour celle de réalisateur, et va demander, suite à la rencontre d’un couple de gendarmes, de rejouer leur rencontre lorsqu’ils se sont rencontrés dans la réalité. La tournure du documentaire prend sens précisément dans ces histoires : dans un monde hyperconnecté, où tout le monde rabâche en permanence que les écrans sont une source de malheur, ces joueurs ont trouvé refuge dans ces simulations à monde ouvert. La majorité sont à peine majeurs, mais la peur de ce que le monde leur réserve crée chez eux la volonté de définir leur histoire dans le virtuel, pour mieux appréhender la vie à venir. Cela vient contrebalancer les jeux d’aventures classiques, où l’histoire et les chemins parcourus, même s’ils entretiennent l’illusion de multiples choix, sont définis à l’avance. On retrouve alors une dynamique de “jeu de couloir” où les objectifs du joueur définissent son aventure. 

Ce genre de simulation n’est pas nouveau, des jeux populaires comme GTA V ont depuis longtemps galvanisé les joueurs avec leur mode “Bac-à-Sable”, où chacun retrouve dans le jeu l’assouvissement – parfois problématique – de désirs et d’interdits dans le monde réel. Mais cette fois-ci, on dresse un portrait plus terre à terre, où la sensibilité des personnages relève de la personnalité des individus dans le réel, et c’est pour cela, que La Vraie Vie devient une fenêtre pour de futurs contenus cinématographiques au sein des jeux vidéo.

La Vraie Vie est à retrouver sur Youtube et sur Arte.tv. Durée : 5 épisodes de 20 à 46 minutes. Disponible depuis le 30 septembre 2025.

Pour voir le making-of :