Après des décennies de carrières, 10 longs métrages et deux allers retours dans les prisons iraniennes, un film de Jafar Panahi se hissera enfin aux Oscars, en mars 2026. Plus étonnant encore, l’auteur de Taxi Téhéran ou encore Ceci n’est pas un film représentera la France avec Un Simple Accident, déjà auréolé de la Palme d’or au dernier Festival de Cannes. S’il est la confirmation d’un cinéma iranien plus en vogue que jamais, le film a pourtant failli ne jamais voir le jour.
Lorsque son nom a résonné de la bouche de Juliette Binoche qui annonçait la palme d’or au Festival de Cannes, Jafar Panahi n’y a pas cru. Enfoncé dans son siège, les deux mains sur la tête, et quelques larmes dissimulées derrière ses lunettes opaques, on aurait dit que le réalisateur iranien n’y avait pas pensé un seul instant. Sélectionné de dernière minute et grande surprise sur la Croisette, son film Un Simple Accident, une comédie tragique et absurde dans lequel se retrouvent des personnes autrefois emprisonnées et ce qu’ils croient être leur bourreau, représentera également la France à la 98e édition des Oscars .Tourné avec une équipe 100 % iranienne et en persan, le long-métrage a en réalité été produit en grande partie par la société française Les Films Pelleas, les sources françaises représentant pas moins de 80 % des financements dont la somme totale s’élève à 1,2 millions d’euros. Dans la lignée de ses films précédents, le sexagénaire a de nouveau été contraint à tourner clandestinement, dans un pays qui n’a plus de secrets pour lui. Tout cela, au nez et à la barbe du régime des Mollahs et du ministère de la culture et de l’orientation islamique, l’organisme chargé de délivrer les permis de projections. Sans surprise, en obtenir est un véritable chemin de croix pour n’importe quel.le cinéaste. Un an auparavant, Mohammad Rasoulof, le réalisateur des Graines du Figuier Sauvage avait fait lui aussi sensation à Cannes. Son film coup de poing, inspiré du mouvement « Femme, vie, liberté » auquel Mohammad Rasoulof avait assisté depuis une cellule de prison après la publication d’une tribune critiquant l’attitude répressive des forces de l’ordre, avait longtemps été pressenti pour être la Palme d’or avant qu’elle ne soit finalement attribuée à Anora de Sean Baker. Le 12 mai 2024, dix jours avant la projection du film à Cannes, et quatre jours après une nouvelle condamnation à huit années de réclusion, au fouet et à la confiscation de ses biens pour « collusion contre la sécurité nationale », le réalisateur était parvenu à fuir sous le manteau l’Iran pour la France « En tant que cinéaste, j’ai préféré me donner les moyens de continuer à travailler » avait-il déclaré, les jours suivants son évasion.

Filmer dans la clandestinité
Exercer coûte que coûte. L’adage n’a jamais été aussi vrai que pour cette nouvelle vague de cinéastes iranien.ne.s, tous soit condamné.e.s à la valise, à la geôle ou à la clandestinité. En 2011 déjà, c’est sans autorisation de tournage, de financements gouvernementaux et avec des bâtons dans les roues, que le réalisateur Asghar Farhadi remporte le César puis l’Oscar du meilleur film en langue étrangère pour Une Séparation, une histoire de divorce qui relate de la place des femmes iraniennes dans une société ultra-conservatrice. Depuis 2022 et le soulèvement « Femme, Vie, Liberté », dont l’ampleur n’a eu d’égal que le degré de répression, l’étau s’est encore un peu plus resserré sur les réalisateur.ices? Ne leur reste plus que les ruses pour contourner la censure : filmer dans un huis clos souvent, à travers les plaines montagneuses parfois ou à l’aide d’une simple caméra Go Pro. Limité par les moyens, discrétion oblige, le cinéma iranien laisse alors le réel déborder sur la fiction perpétuant ainsi la grande tradition de ses aînés comme l’oscarisé Abbas Kiarostami qui dans les années 90, sortait Close Up, un film inspiré d’un faits divers impliquant usurpation d’identité et dans lequel le personnage principal était interprété par…l’usurpateur lui-même. Dans les films de Mohammed Rasoulof, le réel s’invite plutôt à travers des vidéos de manifestations. Pour Jafar Panahi, il y est embrouillé entre mise en scène et improvisation, sans parfois être capable de vraiment les distinguer. Acclamé partout où il est projeté, Un Simple Accident, qui sortira le 1er octobre en France, est déjà promis à un avenir radieux. Il est surtout le symbole d’un cinéma contestataire qui, par sa simple existence, refuse la muselière et les chaînes.


