Quelques mois après l’adaptation de Leurs enfants après eux par les frères Boukherma, Alex Lutz s’empare à son tour de l’œuvre de Nicolas Mathieu avec Connemara. Un intérêt pour l’auteur qui se traduit par deux projets radicalement opposés.
Hélène a grandi dans une petite ville de l’Est de la France. Après le lycée, elle part. Voies classiques de l’élite sociale, grandes écoles, poste à responsabilité dans le monde de la finance parisienne, elle vit le parcours typique du transfuge de classe. Après le lycée, Christophe quant à lui est resté, il a construit sa vie dans cette même ville, marié puis divorcé, a eu un fils. Bien des années plus tard, Hélène retourne s’y installer à la suite d’un burn-out, avec son mari et leurs deux enfants. Elle retrouve Christophe avec lequel elle vit une idylle amoureuse, bercée par les matchs de hockey et le PMU local. Publié en 2022 aux Éditions Actes Sud, Connemara s’intéresse à ces amours qui naissent sur le tard, à l’envie d’y croire alors même qu’un fossé social se dresse au milieu. Seulement trois ans après sa publication, le réalisateur Alex Lutz adapte cette histoire sur écran.
Pour rendre hommage à l’univers de Nicolas Mathieu, Lutz – entouré de Mélanie Thierry et Bastien Bouillon, très justes dans leur rôle de Hélène et Christophe – choisit une mise en scène d’une grande sobriété. Le réalisateur évite très justement tous les pièges, la réflexion sociologique qui accompagne le film est rarement adressée de manière frontale. Elle passe par les regards, les non-dits permanents mais surtout par la mise en scène. Les tons clairs et neutres qui entourent Hélène traduisent sa position d’étrangère dans ce monde qu’elle a renié et qu’elle continue de mépriser malgré elle. Dans une scène finale de mariage, « Le Lac du Connemara » en fonds – auquel le titre du film fait référence – le montage saccadé et saturé confronte la fracture irréparable qui sépare le couple. Cette subtilité dans le visuel comme dans le scénario fait toute la force de l’adaptation d’Alex Lutz. Une finesse qui a manqué aux frères Boukherma avec Leurs enfants après eux, quelques mois plus tôt.
Gilles Lellouche fut le premier à montrer de l’intérêt pour le roman – sorti en 2018 aux éditions Actes Sud, qui a valu à Nicolas Mathieu le prestigieux Prix Goncourt. Pas de chance, le réalisateur était déjà bien pris par L’Amour ouf. Le projet est alors confié à Zoran et Ludovic Boukherma, également sous la supervision du studio de production Chi-Fou-Mi et d’Hugo Sélignac. HBO Max, Warner Bros, Canal + et bien d’autres : le film bénéficie d’un budget plus que conséquent. Au casting, les coqueluches du cinéma français tels que Paul Kircher et Sayyid El Alami et bien sûr, Gilles Lellouche. L’histoire suit le développement d’Anthony, adolescent peu dégourdi originaire d’une petite ville de l’Est de la France. Fin des années 1990, les usines de la région ont fermé une à une, le chômage est au plus fort et pour la jeunesse, seules les bières bues au bord de la rivière anesthésient l’ennui. Le roman brosse le portrait d’une génération qui évolue dans les marges, sociales et géographiques, une génération qui tente tant bien que mal d’exister dans une société qui la méprise. C’est un texte fort, glaçant par moment, drôle parfois. Chez les frères Boukherma, Leurs enfants après eux se transforme en un teen-movie romantique dépouillé de toute critique sociale. Une grosse production qui ressemble à un voyage nostalgique dans l’esthétique criarde et néon des années 1990.
Originaire d’Épinal, c’est son propre milieu que décrit Nicolas Mathieu dans son œuvre. Chez lui, « ceux qui restent » – pour reprendre la formule du sociologue Benoît Coquard – ne sont jamais essentialisés à leur posture sociale. Au-delà des individus, ce sont les politiques de décentralisation, les vagues de désindustrialisation, le mépris systémique pour les territoires qui continuent d’enfermer les campagnes françaises que pointe l’auteur. Partageant avec Annie Ernaux une simplicité stylistique, le verbe percutant, l’œuvre de Nicolas Mathieu est moins marquante pour ses possibilités textuelles que pour son intérêt sociologique et politique. Une ambition qui n’est pas traitée de la même manière par ces deux adaptations : une sobriété au service du texte et de son propos dans le cas de Lutz ; une réflexion politico-sociale gommée pour se concentrer sur les possibilités esthétiques dans le cas des frères Boukherma.


